JAMES BOND

COMIC: JAMES BOND

RESUME :

James Bond, l’air maussade, est assis sur un lit médical. Son visage et son torse portent de nombreuses traces de coups, dont un œil au beurre noir. Au médecin fluet qui l’interrompt sur ce qu’il s’est encore passé, Bond, le regard mauvais, répond qu’il a chuté dans les escaliers. Le docteur Vird, tout en examinant les côtes de son patient, spécule à voix haute : sur qui Bond est-il tombé ? Sur "vingt hommes immenses et en colère ?" "Une femme très entraînée qui n’avait rien à perdre ?" Un ours ? Toujours renfrogné, Bond rétorque qu’il a mal quand il rit. Vird lui recommande alors d’éviter les Monthy Python pendant une semaine. Mais que Bond se réjouisse : il est encore en vie, ce qui ne doit pas être le cas de celui ou ceux qu’il a croisés. Il examine ensuite les yeux, puis lui demande de ne plus bouger et de penser au Royaume-Uni : il va pouvoir travailler ses points de suture. Bond se remémore alors les événements qui l’ont amené là…

 JAMES BOND
JAMES BOND © DELCOURT 2018

CRITIQUE :

Choix conceptuels, scénaristiques et stylistiques

Bien que "James Bond" ne soit pas une série foncièrement mauvaise, elle est loin de rallier tous les suffrages. Hélas ! Affirmons-le sans ambages, ce n’est pas ce sixième tome qui va renverser la vapeur, malgré – ou à cause de – son parti pris.

Le nom d’Aleš Kot ne laissera peut-être pas indifférent. Il faut dire que Kot n’a rien fait pour l’éviter. Il s’était notamment fait remarquer pour sa posture de social justice warrior en apostrophant le dessinateur Mitch Gerads, l’un de ses collègues, par une série de tweets agressifs à l’occasion du travail de ce dernier sur le patch du Chris Kyle Memorial Benefit. Kot est intervenu à d’autres reprises, provoquant le scénariste Nathan Edmondson dans des diatribes violentes, accusant par la même occasion l’industrie nord-américaine du comics de nombreux maux (racisme et misogynie pour n’en citer que deux). Ses appels à l’offensive punitive sont restés lettres mortes. Kot ne travaille d’ailleurs plus pour Marvel depuis 2015. Quoi qu’il en soit, être au courant de tout cela permettra de mieux comprendre certains choix narratifs de l’auteur pour cet album.

Son interview de postface ne laisse planer aucun doute sur sa perception de Bond, qui n’est pour lui qu’une "construction impérialiste et colonialiste", un personnage "patriarcal et raciste" qui "utilise les femmes" (sic). Loin d’appeler à son "annulation", Kot souligne néanmoins la complexité de l’agent. Il ajoute qu’il adore explorer les personnages complexes et qu’il respecte Ian Fleming, qui selon lui, était conscient des caractéristiques psychologiques de ce héros.

Certains s’offenseront de ces jugements et n’iront pas plus loin. D’autres applaudiront et se plongeront dans l’album. Les derniers ignoreront ces propos et déplaceront le centre du débat.

Toujours est-il que si Kot prend le fana de la franchise à contrepied, c’est peut-être plus dans la forme que dans le fond. Ici, pas de méchant charismatique ; l’habituel complot criminel mondial visant à renverser le paradigme en place est en arrière-plan dans le meilleur de cas. Non, rien de tout cela. Kot imagine une histoire de corruption au niveau européen, organisée par Prince, une société militaire privée. L’auteur choisit – il faut lui reconnaître cette prise de risque – de se pencher sur des aspects moins glorieux ou des moments plus réalistes de la carrière du célébrissime agent britannique.

Au risque de formuler une proposition peu excitante ? Peut-être.

L’approche est originale, dans le fond comme dans la forme. Kot propose six numéros qui sont liés entre eux par une intrigue assez lâche. Chacun porte le nom d’une partie du corps ou d’un organe : "Le Corps", "Le Cerveau", "Les Tripes", "Le Cœur", "Les Poumons", le dernier étant intitulé "L’Enterrement", telle une conclusion funeste à la somme.

Kot semble éprouver un plaisir certain à écrire les dialogues. Sans qu’il abuse des non-dits, certaines tournures sonnent néanmoins un peu creux. L’auteur met en place une alternance intéressante entre dialogues fournis et scènes d’action débridées.

Lieux et temps

Ce Bond-là voyage beaucoup moins que d’autres. Au Royaume-Uni, peut-être en Scandinavie. Kot choisit une réception organisée pour des fonctionnaires européens, une salle d’interrogatoire, un sauna, un chalet isolé à la lisière de la forêt, Trafalgar Square et un pub londonien. Exotisme et endroits de rêve sont loin ; sans doute un choix conscient de Kot.

L’époque est contemporaine de sa publication, aucune autre interprétation possible à ce sujet. On y parle du Brexit à maintes reprises, bien que celui-ci ne fût pas encore effectif au moment de l’écriture de ces histoires (premier semestre 2018).

Au total, la mission de Bond s’étend sur un minimum de trois semaines, c’est en tout cas ce qu’indique la seconde planche du dernier numéro ("Trois semaines après les événements").

Kot ne s’embarrasse ni de préliminaires ni d’introductions longuettes ayant pour but de poser le contexte, les histoires sont trop ramassées pour cela. Ainsi, dans "Le Corps", la mission de Bond ne dure que le temps d’une soirée. Même schéma avec "Le Cerveau", l’interrogatoire est en presque temps réel, l’action étant ininterrompue ; il ne prend donc qu’une heure, peut-être deux, grand

maximum. "Le Cœur" s’étend sur une nuit. "Les Poumons" sur une heure, peut-être deux. Et "L’Enterrement" sur une soirée, donc une poignée d’heures.

Partie graphique

Cinq dessinateurs ? Cinq dessinateurs ! Curieusement, les styles sont suffisamment proches – ou pas assez différents – pour heurter le besoin d’uniformité et de cohérence visuelles du lecteur exigeant.

Casalanguida évolue dans un style réaliste, assez fin, avec une densité de détail satisfaisante ; le dessinateur est doué pour la rationalisation de son travail et n’intègre d’autres éléments que si cela a du sens. L’artiste pourrait faire la différence si son encrage était moins superficiel. Pour un peu, on aurait l’impression que Pinto a appliqué sa couche de couleur à même les crayonnés. Casalanguida est l’exemple typique de dessinateur qui gagnerait grandement à être accompagné par un encreur sérieux et minutieux.

Fuso a un coup de crayon qui rappellera invariablement celui du Britannique Jock. Au-delà de cette filiation évidente, il faut reconnaître son travail dans son épisode : sur les vingt planches, dix sont agencées en gaufriers. L’artiste ne cherche aucun artifice : pas question d’utiliser l’itération ici, même cadrage, même lumière, mais à chaque fois une expression facile différente. Dommage que l’éditeur ne lui ait pas confié les six numéros.

Dans les planches de Lobosco, c’est une autre influence qui transparaît de façon très nette : celle de l'Argentin Eduardo Risso. Bien qu’officiant dans un style réaliste, Lobosco passe parfois du côté de la caricature : lorsqu’il exagère les expressions faciales à outrance. Il présente aussi un emploi important des aplats de noir, comme son modèle. De même, la densité de détail est remarquablement basse.

Autre style avec Marron, qui a peut-être un trait plus rond – disons plutôt plus doux – que la plupart de ses collègues. Son coup de crayon réaliste convient néanmoins très bien à cet épisode un peu spécial. Son travail ici se distingue notamment par ces deux planches en gaufriers qui mettent en images les pièges conçus par Bond. Marron est moins avare en détail que les autres.

Enfin, Sherman. De tous, c’est sans doute lui qui a le style le plus original. En tout cas, c’est le plus dynamique, aucun doute là-dessus. La première planche nous offre une perspective saisissante. Puis vient cette série d’incrustations en demi-gaufrier, à laquelle succède une planche faite de cases horizontales, type format 16/9. Sherman sait doser le détail avec justesse. Mais son trait est un peu trop brut – presque saccadé – pour être agréable à l’œil.

CONCLUSION :

Voilà un album de James Bond particulièrement atypique. Il est difficile de savoir si Kot a voulu se livrer à un ou plusieurs exercices de style ou s’il a simplement laissé parler son inspiration, à défaut de réussir à la canaliser. Si les épisodes sont toujours intéressants (sauf peut-être le troisième), il n’y a rien de profondément marquant ou d’inoubliable dans cet ensemble, si ce n’est que Bond est présenté à contremploi la plupart du temps, ainsi que la facette idéologique marquée dans le travail de l’auteur. En outre, la partie graphique reste malheureusement la parente pauvre de la série, depuis son premier numéro.

BLOG : BARBUZ

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  •   MOYENNE :
    3.00
    Note sur 5
  • Age de lecture : 14 ans et +
  •   Editeur :
      DELCOURT

    Genre :
    POLAR
    AVENTURE
    ESPIONAGE
    Type :
    COMIC
    Album :
    140 pages environs
  • LIENS ASSOCIEES :

     
     
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